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Manger irradié : l'ionisation des aliments en question

Manger irradié : l'ionisation des aliments en question
Avril 2006
Le Particulier pratique n° 312, article complet.
Auteur : SARGIS (Marise)

Tandis que des associations réclament l'application du principe de précaution pour stopper la stérilisation des aliments par ionisation, les consommateurs s'interrogent sur les dangers réels du procédé.

Les détracteurs du procédé emploient le mot “irradiation”. Les partisans préfèrent “ionisation”. La récente proposition de résolution de parlementaires écologistes(1) déposée le 2 mai 2005 pour créer une commission d'enquête sur la question de ce mode de stérilisation des aliments utilise plutôt la formule “traitement par radiations ionisantes”. Outre-Atlantique, les Améri-cains s'apprêtent à officialiser le terme nettement plus sibyllin de “pasteurisation à froid”, notamment sur les steaks hachés...

Un sujet qui peine tant à être nommé augure de difficultés en termes de communication. En effet, il déclenche peurs et polémiques dans l'opinion publique. Ce mode de traitement change la composition des aliments, créant de nouvelles molécules dont l'effet sur la santé humaine reste méconnu. Avec pour résultat un embarras des services marketing des industriels de l'agroalimentaire. Picard a accepté de nous répondre : “Sur les gammes de la marque Picard, nous refusons de pratiquer l'ionisation tant sur les ingrédients que sur les produits finis. Nous appliquons, si nécessaire, des traitements thermiques (débactérisation à la vapeur, par exemple sur les épices). Un seul produit est ionisé, les cuisses de grenouilles, où l'ionisation s'impose pour obtenir une qualité sanitaire satisfaisante. L'étiquetage mentionne alors explicitement “Traité par rayonnement ionisant”.

Voici illustré l'arbitrage délicat que les consommateurs ont à effectuer entre le risque d'intoxication alimentaire et l'inconnu sur les effets de l'irradiation... A l'inverse des Européens, les industriels américains en font un argument de vente auprès d'un consommateur souvent phobique des microbes. Pour régler les inévitables problèmes que posent des élevages de taille gigantesque, l'irradiation sert de solution radicale a posteriori. “Pour faire contrepoids face à ce mauvais penchant, la position européenne devient un appui fondamental pour tous les détracteurs du traitement, que ce soit aux Etats-Unis, en Amérique latine ou ailleurs dans le monde”, défend Public Citizen, une ONG américaine influente rompue aux techniques du lobbying.

Dans ce dossier, seules les associations finalement ont intérêt à soulever le débat, qui étaye aussi en arrière-plan leur position altermondialiste. Il est vrai que l'irradiation des aliments permet de mieux faire voyager les produits, y compris ceux élaborés dans de piètres conditions sanitaires... La question n'est peut-être pas si grave ni urgente en Europe à l'heure où OGM et pesticides occupent le devant de la scène, mais maintenir la polémique donne la possibilité ensuite de mettre la pression au moment opportun. Cela passe par une mobilisation de l'opinion publique européenne, pourtant semble-t-il moins menacée qu'ailleurs.

La liste européenne en suspens

La question de l'irradiation a resurgi en 2005 sous les feux d'un Collectif d'opposition regroupant quatorze associations (liste sur www.actionconsommation.org). “C'est parce que depuis les deux directives européennes prises en 1999 sur le sujet, la Commission européenne n'a toujours pas donné au Conseil européen la liste définitive de denrées alimentaires pouvant être irradiées en Europe”, explique Morgane Ody, animatrice du Collectif national contre l'irradiation. “Obtenir une harmonisation européenne en présence de deux camps antagonistes ne paraît pas évident, et les associations de consommateurs doivent rester vigilantes”, poursuit la représentante de Public Citizen.

Pour ne pas relâcher l'attention, le Collectif a organisé l'an passé des manifestations devant les centres de traitement français, ainsi qu'une semaine internationale contre l'irradiation des aliments. En 2006, le programme d'actions s'oriente vers la pédagogie, avec notamment la mise en place d'un blog consacré à ce problème sur Internet, et un suivi actif des positions prises au niveau européen.

Malgré ce battage, les consommateurs doivent savoir que les tonnages de denrées alimentaires ionisées ne cessent de décroître en France. Ces cinq dernières années, ils sont passés de 19 921 tonnes en 1998 à 4 383 tonnes en 2003, soit quatre fois et demie moins. Aujourd'hui, l'activité des centres de traitement français s'est reportée vers le secteur médical, avec la stérilisation des accessoires. “En agroalimentaire, nous n'opérons plus que sur des produits qui partent à l'exportation, comme les viandes de volaille séparées mécaniquement pour tuer les salmonelles”, précise-t-on dans un de ces importants centres.

Cette baisse des tonnages s'explique par la nouvelle réglementation survenue dans l'intervalle, qui a obligé les fabricants à informer les consommateurs du traitement par radiations ionisantes via une mention explicite sur leurs produits. C'est à partir de ce moment-là que les industriels se sont réorientés vers des traitements alternatifs.

Seize produits autorisés en France

De manière provisoire, les herbes aromatiques séchées, les épices et les condiments végétaux sont les seuls aliments autorisés par les deux directives de 1999 qui encadrent l'ionisation dans les pays de l'Union européenne. Toutefois, chaque pays peut étendre cette liste. Ainsi, la France a la liste la plus longue parmi les Etats membres qui irradient, avec seize familles de produits susceptibles d'être ionisés (voir tableau ci-contre). Mais elle n'est pas la seule à avoir allongé la liste. La Belgique, l'Italie, la Hollande et le Royaume-Uni l'ont également fait. Ce dernier ajoute notamment la catégorie fruits et légumes frais, ce qui est interdit dans l'Hexagone. Les associations contre l'irradiation se battent pour voir adopter de manière définitive à toute l'Union européenne la version minimale qui n'autorise que les épices et herbes aromatiques séchées et condiments végétaux.

Pour l'industrie agroalimentaire, l'intérêt de l'ionisation est de garantir une denrée stérilisée. En réduisant de la sorte le nombre de micro-organismes vivants, la durée de conservation de la viande, volaille, et fruits de mer augmente, favorisant les longs transports. Mais ce n'est pas son seul atout. Stoppant la multiplication des cellules, ce traitement va inhiber la germination des oignons, aulx, pommes de terre. Par ailleurs, au niveau gustatif, l'effet est plus neutre qu'avec d'autres procédés comme la vapeur utilisée pour les épices, entraînant une perte aromatique. “En décembre dernier, nous confient les services de la Répression des fraudes, un fabricant de farce regrettait de ne pas pouvoir irradier un lot de champignons frais pour les assainir, une pratique interdite en France.” Mais, en contrepartie, l'ionisation génère des radicaux libres réputés cancérigènes, et détruit les vitamines A, B1, C, E et K.

Des effets méconnus sur la santé

Les traitements créent aussi de nouvelles molécules dont les effets restent peu connus sur l'homme. Les deux techniques employées agissent sur la structure des atomes à l'intérieur des molécules de l'aliment. L'ionisation s'effectue soit par des faisceaux d'électrons générés par des accélérateurs à particules, soit et surtout à l'aide de rayons gamma émis par des sources radioactives, essentiellement le cobalt 60, au pouvoir si pénétrant qu'ils opèrent sur des palettes entières... Les aliments soumis à ces rayons ne deviennent pas radioactifs, mais leur composition se transforme. Un certain nombre de molécules nouvelles, appelées les produits de radiolyse, apparaissent. En particulier dans les aliments gras comme la viande. Détecter leur présence fait d'ailleurs partie des moyens de reconnaître une denrée irradiée.

Mais les études scientifiques concernant l'impact à long terme sur la santé humaine manquent. De récents travaux franco-allemands financés par un programme européen en 2002 menés en laboratoire sur des rats ont simplement démontré l'existence d'une action biologique. “Le protocole consistait à mélanger la molécule pure avec de l'eau et à abreuver de cette mixture des rats, qui ont alors déclenché des débuts de tumeurs”, explique Eric Marchioni, l'un des auteurs, qui insiste sur la difficulté à divulguer de tels résultats à un public novice. De là à en déduire un effet cancérigène sur l'homme... certaines associations ont tiré un peu vite la sonnette d'alarme. “Il faudrait poursuivre et travailler à partir d'aliments irradiés, mais aujourd'hui plus personne ne veut financer un projet qui suscite autant de polémiques...”, déplore le chercheur de la faculté de Strasbourg.

Malgré tout, Roland Desbordes, directeur de la Criirad (Commission de recherche et d'information indépendante sur la radioactivité), reste prudent : “En l'état des connaissances actuelles, et dans la mesure où l'on ne maîtrise pas toutes les données à long terme, il faudrait appliquer le principe de précaution.” Dans ce climat de défiance, l'Organisation mondiale de la santé (OMS) continue de recommander le procédé. Cette position, qui remonte aux années 60, s'est appuyée sur un comité d'experts mixte FAO/AIEA/OMS qui, dans un rapport émis en 1980, a considéré l'ionisation comme un moyen sûr pour garantir la sécurité sanitaire des aliments, en conseillant néanmoins l'application d'une dose maximale globale d'ionisation de 10 kGy, limite justifiée pour ne pas inciter à la stérilisation de denrées insalubres. En mars 2001, l'Afssa a rendu un avis favorable sur le traitement en prenant soin de conclure : “Ce procédé d'ionisation ne doit en aucun cas se substituer au respect des bonnes pratiques hygiéniques de fabrication des denrées alimentaires et doit être appliqué sur des denrées salubres et satisfaisant à des bonnes pratiques de fabrication.”

Les importations sur la sellette

La réglementation demeure très contraignante au niveau de l'étiquetage. Tout produit irradié, qu'il soit vendu en emballage individuel, en vrac, ou qu'il constitue même l'ingrédient d'un ingrédient -le poivre dans la sauce Nantua d'une boîte de quenelles- doit en principe porter la mention “Traitement par ionisation” ou “Traitement par rayonnement ionisant”. Cette obligation d'affichage a d'ailleurs freiné les fabricants et poussé les distributeurs à se détourner de ce genre d'aliment. Les réponses faites en 2005 par les industriels au Collectif contre l'irradiation reflètent cette tendance. “Face à la mauvaise image dans l'opinion publique de l'ionisation, nous avons choisi de ne pas utiliser de produits irradiés”, déclare Nestlé, suivi par Mc Donald qui reprend en substance le même argument. De son côté, Carrefour livre une position soigneusement circonscrite : “Aucun fruit ou légume issu des filières Qualité Carrefour et Carrefour Bio ni aucun ingrédient utilisé pour fabriquer nos produits n'est irradié.”

Signalons aux consommateurs que les cahiers des charges Agriculture biologique et Nature et Progrès garantissent des denrées non irradiées. “Le traitement au moyen de rayons ionisants est interdit”, spécifie l'annexe du Règlement européen de 1991 de l'agriculture biologique.

En plus de la liste des aliments autorisés à l'ionisation en France, le risque est multiplié avec la mondialisation et la contre-saison. Un produit importé peut être irradié à l'étranger, et une fois dans l'Hexagone il devrait en principe être étiqueté. Mais les contrôles onéreux -entre 200 et 360 € affiche le laboratoire Aerial qui travaille pour les services de l'Etat- en rendent l'accès limité. Facteur propice à entretenir une certaine psychose.

Roland Desbordes de la Criirad calme le jeu avec un simple argument économique : “L'ionisation majore les coûts et n'est susceptible de s'appliquer qu'aux denrées d'un certain niveau de prix.” Aucun risque avec la fraise, par exemple, qui arrive sur nos marchés l'été. En revanche, à Noël, avec le prix fort de la contre-saison et les impératifs du long courrier... ce serait différent. “Gare aux champignons et fruits exotiques, crustacés et thé notamment, en provenance de pays connus pour utiliser largement l'irradiation tels que le Brésil, le Ghana, l'Afrique du Sud, la Thaïlande ou les Philippines”, prévient l'association Action consommation.

Quant aux contrôles, la France a rejoint le peloton européen, avec un peu de retard. La DGCCRF a vraiment démarré la surveillance de l'étiquetage et des analyses depuis deux ans. En 2004, sur quarante produits vérifiés, un seul procès verbal a été dressé. La dernière campagne 2005 qui a fait l'objet d'un panel plus large d'aliments -soixante-dix-neuf au total, incluant principalement fruits, légumes frais et compléments alimentaires- est en cours de dépouillement. Les résultats sont regroupés au niveau européen. Ainsi, le dernier rapport de la Commission européenne publié en 2004 sur les échantillons prélevés en 2002 faisait état de 5 031 contrôles -quatre en France. Le défaut d'étiquetage a représenté 2,7 % des produits irradiés. Ce sont les compléments alimentaires surtout qui constituaient la catégorie d'ingrédients la plus litigieuse. Sur quarante-cinq analyses pratiquées en Irlande, trente se sont révélées positives, sur seize au Royaume-Uni, six péchaient, et sur quatre-vingt-treize aux Pays-Bas, trente et un produits se sont fait épingler. Reste qu'il ne faut pas dramatiser, d'autant plus qu'une parade existe : “En consommant des denrées de producteurs locaux et de saison... on minimise le risque”, conclut avec bon sens Nadine Lauverjat du Collectif.

Marise Sargis

(1) Proposition de résolution présentée par Yves Cochet, Martine Billard et Noël Mamère tendant à créer une commission d'enquête relative à l'impact dans l'alimentation et sur la santé des denrées traitées par radiations ionisantes.

Mots-clés :

ALIMENTATION , ETIQUETAGE , IONISATION , PRODUIT ALIMENTAIRE




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